Fondation Mercato : accompagner les sportifs quand la lumière s’éteint

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La vie d’un sportif de haut niveau, c’est la performance, l’intensité, parfois la gloire. Mais quand la carrière s’arrête, que reste-t-il ? Comment préparer l’après, sécuriser la transition et construire un nouveau parcours professionnel ? Entretien avec Jenny Gaultier-Vallet, fondatrice de la Fondation Mercato, dédiée à la reconversion des sportifs.

La génèse de la Fondation Mercato

Comment est née la Fondation Mercato ?

Jenny Gaultier-Vallet : En septembre 2025, après plusieurs mois de travail, j’ai officiellement annoncé le lancement de la Fondation Mercato. Olivier Letort, le CEO d’Ideuzo, était présent lors de notre convention nationale dans le Sud, et il a immédiatement souhaité s’engager en faveur d’une cause qui lui tient à cœur : la reconversion professionnelle des sportives et des sportifs français. Aujourd’hui, il est le premier mécène officiel de la Fondation.

Pourquoi avoir choisi de vous engager sur ce sujet en particulier ?

Jenny Gaultier-Vallet : Parce que je l’ai vécu de l’intérieur. J’ai été sportive de haut niveau en parallèle de ma carrière professionnelle, dans un sport atypique : l’ultimate frisbee. Ce n’était pas un sport professionnel, donc j’ai toujours dû travailler à côté, tout en m’entraînant deux fois par jour pendant près de vingt ans.

Le sport m’a énormément apporté, et j’ai toujours eu envie de redonner un peu de ce qu’il m’a transmis. Les sportifs développent des qualités exceptionnelles tout au long de leur carrière. Les Jeux de Paris l’ont encore démontré : le sport fédère, fait rêver, crée des émotions. Mais quand la lumière s’éteint pour les champions, il y a souvent un moment de creux pour eux, alors même qu’ils ont beaucoup donné.

photo de l'interlocutrice

À quel moment l’idée de la fondation s’est-elle imposée ?

Jenny Gaultier-Vallet : Il y a environ deux ans, je me suis demandé comment nous pouvions agir, simplement et humblement. J’avais rencontré Amélie Oudéa-Castéra, alors ministre des Sports, et la reconversion était clairement apparue comme un sujet laissé en déshérence, même si les choses évoluent aujourd’hui.

Très vite, j’ai vu l’alignement évident avec notre métier de recruteur. Accompagner des profils atypiques, c’est notre quotidien. Et un sportif de haut niveau est, par essence, un profil atypique.

La fin de carrière : un angle mort encore massif

Pourquoi la reconversion des sportifs est-elle aujourd’hui un enjeu si critique ?

Jenny Gaultier-Vallet : 80 % des sportifs de haut niveau traversent une période difficile, voire une dépression, à l’arrêt de leur carrière. C’est un chiffre alarmant. Pourtant, seuls 27 % déclarent s’être sentis accompagnés dans leur reconversion.

La carrière sportive s’arrête très tôt, autour de 30 ans. Et une autre réalité est peu connue : près de 40 % des athlètes olympiques n’ont pas le baccalauréat. Même si la situation évolue, ils restent globalement peu diplômés.

Les institutions ont-elles pris la mesure de cette réalité ?

Jenny Gaultier-Vallet : Oui, il y a une vraie prise de conscience. Amélie Oudéa-Castéra a placé la santé mentale, la reconversion et les doubles parcours au cœur de son action. Mais la réalité reste là.

C’est précisément là que la Fondation Mercato joue un rôle clé. Ma conviction, c’est que la carrière sportive équivaut à un bac +5 de l’école de la vie. Résilience, gestion du stress, discipline, autonomie : notre travail consiste à redonner confiance aux sportifs et à traduire ces expériences en compétences professionnelles reconnues.

De la prise de conscience à l’action : la méthode Mercato

Comment avez-vous structuré concrètement l’accompagnement des sportifs ?

Jenny Gaultier-Vallet : Nous avons lancé une phase pilote début 2025 avec une dizaine de recruteurs du Mercato engagés dans le monde du sport. Ensemble, nous avons conçu un dispositif en quatre étapes.

Tout commence par la découverte du sportif, puis une phase d’introspection et de diagnostic, notamment via la certification Strong, très adaptée aux sportifs. Elle leur permet d’ouvrir le champ des possibles vers des métiers auxquels ils n’auraient jamais pensé, mais qui correspondent à leurs compétences.

Ensuite, nous construisons un plan d’action autour de trois axes possibles : recherche d’emploi, formation ou projet entrepreneurial. Enfin, nous assurons un suivi jusqu’à l’atteinte du projet professionnel.

Comment fonctionne la fondation au quotidien ?

Jenny Gaultier-Vallet : Le sportif ne paie rien. Le recruteur s’engage bénévolement. Il peut être membre du Mercato ou extérieur : il était essentiel pour moi que la fondation soit ouverte à tous les recruteurs et professionnels RH.

Aujourd’hui, une vingtaine d’accompagnements ont déjà démarré. L’objectif pour 2026 est d’en accompagner 150.

La fondation est aujourd’hui reconnue par les institutions sportives…

Jenny Gaultier-Vallet : Oui. Nous avons signé des collaborations avec le CNOSF, le Comité paralympique français, l’Agence nationale du sport et le ministère des Sports.

La Fondation Mercato est aujourd’hui l’acteur de référence de la reconversion des sportifs pour ces institutions.

Les moments clés de la transition

À quels sportifs s’adresse la Fondation Mercato ?

Jenny Gaultier-Vallet : Notre cœur de cible, ce sont les sportifs de haut niveau inscrits sur les listes officielles. Mais nous accompagnons aussi des sportifs professionnels sans statut SHN, dans des disciplines moins structurées.

Dès lors qu’une personne a été professionnelle et a consacré une grande partie de sa vie au sport, elle peut être accompagnée.

À quel moment de leur parcours intervenez-vous ?

Jenny Gaultier-Vallet : Nous intervenons à différents moments : sportifs encore en carrière qui anticipent l’après, sportifs qui viennent d’arrêter, ou ceux dont le corps ne suit plus.

Nous accompagnons aussi des sportifs arrêtés depuis longtemps, parfois reconvertis “par défaut”, ou encore ceux qui ont déjà changé une première fois sans être convaincus et souhaitent aujourd’hui clarifier leur projet.

Le vrai frein : la peur de l’après

Quel est aujourd’hui le principal frein à leur insertion professionnelle ?

Jenny Gaultier-Vallet : Le diplôme joue un rôle, mais le vrai frein, c’est le manque de confiance et la méconnaissance du monde professionnel. Beaucoup ne savent pas se vendre, ne maîtrisent pas les codes, parce qu’ils ont évolué pendant des années dans un environnement très différent et plutôt protecteur.

Comment cela se traduit-il dans leur rapport au travail ?

Jenny Gaultier-Vallet : Beaucoup ont une vision négative de l’entreprise, notamment de l’idée d’être “derrière un bureau”, qu’ils associent à l’absence de challenge. Or le challenge, on se le crée : dans les projets, les responsabilités, les objectifs.

Il y a aussi des clichés côté entreprises. Un sportif m’a raconté qu’on ne l’avait pas recruté par peur qu’il s’ennuie. L’entreprise a décidé à sa place. Résultat : frustration des deux côtés.

En quoi votre approche fait-elle la différence ?

Jenny Gaultier-Vallet : Nous allons jusqu’au bout. Le recruteur est implanté sur le bassin d’emploi du sportif, connaît le tissu économique local, prépare l’entreprise et accompagne l’intégration.

On ne s’arrête pas à un bilan : on transforme l’essai jusqu’à la réussite du projet professionnel.

Ce que les sportifs apportent vraiment en entreprise

Quelles soft skills les sportifs apportent-ils aux entreprises ?

Jenny Gaultier-Vallet : Résilience, gestion du stress, esprit collectif, dépassement de soi, leadership. Il y a aussi la rigueur, l’autonomie, l’acceptation des règles.

Je prends souvent l’exemple des rugbymen : le respect de l’arbitre est central. Ce sont des profils disciplinés, fiables, engagés, avec parfois un vrai côté “militaire”.

Qu’est-ce qui les inquiète le plus dans l’après-carrière ?

Jenny Gaultier-Vallet : La peur de perdre l’adrénaline. Ils ont vécu des émotions très fortes, parfois uniques. Ils savent qu’ils ne les retrouveront pas à l’identique, et cette peur peut être paralysante.

Ce n’est pas tant une question d’argent : ce qu’ils cherchent avant tout, c’est la quête de sens, l’épanouissement, le challenge, les émotions.

Quels objectifs vous fixez-vous pour la fondation ?

Jenny Gaultier-Vallet : Notre premier objectif est que 90 % des sportifs accompagnés aient un projet professionnel clair. Le second est que 70 % atteignent effectivement ce projet.

Cela prend du temps : retravailler les CV, préparer les entretiens, changer la posture. Mais quand le déclic se produit, la transformation est spectaculaire. On a hâte de voir les résultats…

La Fondation Mercato est une organisation d’intérêt général, placée sous l’égide de la Fondation du Sport Français, qui mobilise recruteurs, entreprises, fédérations et institutions pour accompagner la reconversion des sportifs professionnels et de haut niveau.

Sa mission : offrir un parcours structuré, sur-mesure et entièrement gratuit, combinant diagnostic, mentorat, accès aux entreprises partenaires et suivi post-intégration, afin de créer des passerelles concrètes entre le monde sportif et le monde professionnel. En fédérant un réseau national d’experts et d’anciens athlètes engagés, la Fondation Mercato vise à sécuriser et valoriser l’après-carrière de ceux qui ont tant donné au sport.

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