Emploi des jeunes : l’IA fait déjà des dégâts

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75 000 CDI en moins chaque année pour les jeunes. C’est l’estimation relayée à partir d’une étude menée par des chercheurs de HEC Paris et de la Banque de France, publiée le 8 octobre 2026. Alors que la France connaît une vague de colère lycéenne et étudiante, alimentée notamment par les inquiétudes sur l’avenir et les conditions d’études, ces résultats viennent assombrir davantage les perspectives professionnelles des nouvelles générations.

L’essor de l’intelligence artificielle semble particulièrement fragiliser l’accès au premier emploi, déjà compliqué par unmarché du travail sous tension. Mais l’IA est-elle la seule responsable ? Et quelles conséquences pour les entreprises à long terme ? Décryptage.

Une chute de près de 30 % des embauches en CDI des 21-29 ans depuis 2022

Les chiffres sont préoccupants. Selon l’étude de la Banque de France, les embauches en CDI des 21-29 ans ont reculé d’environ 28 % entre novembre 2022 et mars 2026 dans les métiers les plus exposés à l’IA. Soit près d’un tiers de recrutements en moins.

Les professions concernées sont loin d’être marginales. Journalistes, traducteurs, développeurs informatiques, techniciens bancaires… Autant de métiers intellectuels ou administratifs qui constituent traditionnellement des portes d’entrée sur le marché du travail pour les jeunes diplômés. Le développement informatique apparaît particulièrement touché, avec une baisse de 42 % des embauches en CDI des jeunes.

À l’inverse, les métiers les moins exposés à l’IA, comme les aides-soignants ou les ouvriers qualifiés, enregistrent une baisse nettement plus limitée, autour de 7,5 %.

Autre constat : les jeunes sont beaucoup plus touchés que leurs aînés. Dans les métiers les plus exposés, le recul des recrutements est nettement moins marqué chez les salariés de 50 ans et plus.

Un constat qui fait écho aux difficultés croissantes d’insertion professionnelle des jeunes diplômés des grandes écoles. Selon l’enquête 2026 de la Conférence des grandes écoles, 20,5 % des diplômés de la promotion 2025 étaient encore en recherche d’emploi quelques mois après leur diplôme. Un niveau inédit depuis 2005.

Les entreprises semblent donc réduire leurs recrutements de débutants, tout en conservant davantage leurs collaborateurs expérimentés. Un phénomène qui ne se traduit pas encore par des suppressions massives de postes : l’étude observe également une baisse des fins de contrat. Le marché du travail ralentit surtout dans ses mouvements d’entrée et de sortie, sans baisse significative de l’emploi total dans les entreprises déclarant utiliser intensivement l’IA.

Des profils juniors de plus en plus concurrencés par l’automatisation

Pourquoi recruter un junior pour réaliser des missions qu’une IA peut désormais accomplir en quelques secondes ? C’est l’un des nouveaux arbitrages auxquels les entreprises peuvent être confrontées.

Rédaction de contenus, traitement de données, traduction, production de rapports, génération de code… L’intelligence artificielle est désormais capable de prendre en charge une partie des tâches traditionnellement confiées aux collaborateurs débutants.

L’IA pourrait ainsi réduire certains besoins de recrutement sans nécessairement remplacer les salariés déjà en poste.

Les profils expérimentés restent, pour le moment, davantage protégés. Leur valeur repose aussi sur des compétences plus difficiles à automatiser : le jugement, la prise de décision, la connaissance du terrain, la gestion des relations humaines ou encore le réseau professionnel construit au fil des années.

Autrement dit, l’IA automatise plus facilement certaines tâches d’exécution que l’expérience acquise au cours d’une carrière.

L’IA est loin d’être la seule responsable

Attention toutefois à ne pas attribuer cette baisse des recrutements à la seule intelligence artificielle. Plusieurs transformations économiques et organisationnelles se cumulent depuis 2022, touchant souvent les mêmes métiers.

  • Le ralentissement économique et la hausse des taux d’intérêt ont conduit les entreprises à revoir leurs investissements et à limiter leurs embauches.
  • La correction post-Covid du secteur technologique a freiné les recrutements après plusieurs années de forte croissance.
  • L’essor du télétravail a profondément transformé l’organisation des entreprises et pourrait également compliquer le recrutement et l’intégration des profils juniors.
  • Le développement de l’IA générative permet parallèlement d’automatiser certaines missions auparavant confiées aux débutants.

Ces facteurs peuvent se renforcer mutuellement, ce qui rend difficile l’identification de la responsabilité propre à chacun. Les chercheurs soulignent d’ailleurs une limite importante : l’utilisation intensive de l’IA par les entreprises n’a été mesurée qu’au début de l’année 2026, alors que la baisse des recrutements avait commencé plusieurs trimestres auparavant.

L’étude met donc en évidence une corrélation entre exposition à l’IA et recul des embauches, sans démontrer que l’intelligence artificielle est seule responsable de cette évolution.

Pour les candidats, cette accumulation de difficultés peut alimenter le découragement. Elle favorise aussi de nouvelles pratiques comme le doomjobbing, cette spirale infernale de la recherche d’emploi, au risque de s’épuiser dans une recherche devenue particulièrement concurrentielle.

Un risque à long terme pour les entreprises ?

À court terme, automatiser certaines tâches peut permettre aux entreprises de gagner en productivité et de limiter leurs coûts de recrutement.

Mais à long terme, ce choix pourrait se retourner contre elles. Car les juniors d’aujourd’hui sont les seniors de demain.Et c’est précisément là que réside le paradoxe : comment former les futurs experts si les débutants n’ont plus l’occasion d’apprendre leur métier ?

Les premières missions, même répétitives, jouent un rôle essentiel dans l’apprentissage professionnel. Elles permettent d’acquérir des réflexes, de développer son jugement, de comprendre les situations concrètes et de progresser au contact de collaborateurs expérimentés.

En automatisant ces tâches sans repenser les parcours de formation, les entreprises risquent de supprimer une partie de cet apprentissage.

Le risque ? Voir apparaître, dans quelques années, une pénurie de professionnels expérimentés dans des métiers où les recrutements juniors auront été durablement réduits.

Au-delà des compétences individuelles, c’est aussi la dynamique des collectifs de travail qui pourrait être fragilisée. Moins de juniors signifie potentiellement moins d’échanges intergénérationnels, moins de transmission informelle des savoir-faire et une cohésion d’équipe affaiblie.

Cette situation interroge également la place accordée aux nouvelles générations dans les entreprises. Alors que les opportunités se raréfient, certaines pratiques de recrutement continuent d’exclure les candidats de la génération Z et de fragiliser la marque employeur.

Pour les employeurs, le défi est donc double : continuer à intégrer de jeunes talents tout en leur offrant des perspectives d’apprentissage dans des métiers transformés par l’IA.

Vers un marché du travail à deux vitesses ?

Cette évolution pourrait également accentuer le fossé entre les white collars (les métiers de bureau) et les blue collars (les métiers manuels).

Longtemps considérés comme plus exposés à l’automatisation, les métiers manuels semblent aujourd’hui relativement préservés face à l’IA générative, tandis que certaines professions intellectuelles voient leurs tâches les plus accessibles progressivement automatisées.

Pour autant, l’IA ne fait pas que menacer des emplois : elle transforme aussi les compétences recherchées et peut faire émerger de nouveaux métiers. Gouvernance de l’IA, automatisation des processus, contrôle des contenus générés, intégration des outils dans les organisations… De nouveaux besoins apparaissent, même s’ils ne compensent pas nécessairement les opportunités perdues pour les débutants.

Ces transformations pourraient aussi ouvrir de nouvelles perspectives pour l’emploi des jeunes et les métiers du futur, à condition de développer les formations et les passerelles vers les compétences recherchées.

Pour les entreprises, le véritable enjeu sera donc de repenser leurs stratégies de recrutement et de formation, plutôt que de simplement remplacer les tâches juniors par des outils automatisés.

Car à vouloir supprimer les premières marches de l’échelle professionnelle, les entreprises risquent de manquer demain des talents expérimentés dont elles auront besoin.

L'article en bref

  • Près de 30 % de CDI en moins pour les 21-29 ans dans les métiers les plus exposés à l’IA depuis fin 2022.
  • Les jeunes sont les premiers touchés, notamment dans l’informatique, la banque et plusieurs métiers intellectuels.
  • L’IA n’est pas l’unique responsable : ralentissement économique, correction post-Covid et télétravail contribuent également à transformer le marché du travail.
  • Un risque de pénurie de compétences à long terme : moins de recrutements juniors aujourd’hui pourrait signifier moins de professionnels expérimentés demain.
  • Un défi stratégique pour les RH : trouver le bon équilibre entre automatisation, recrutement de débutants et transmission des compétences.

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