Canicule au travail : doit-on changer notre modèle ?

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La France vient de traverser un nouvel épisode de canicule historique. Pendant plusieurs jours, les entreprises ont dû s’adapter dans l’urgence : horaires décalés, chantiers suspendus, télétravail encouragé, salariés appelés à redoubler de vigilance. Ces mesures sont indispensables, mais elles posent une question de fond : jusqu’à quand continuerons-nous à traiter la canicule comme un événement exceptionnel alors qu’elle est en train de devenir la norme ?

Chaque été, les mêmes réflexes… et les mêmes limites

Dès que les températures grimpent, les entreprises réagissent. On distribue des bouteilles d’eau, on installe des ventilateurs, on ouvre les bureaux plus tôt, on multiplie les pauses et, lorsque c’est possible, on généralise le télétravail.

Ces réflexes sont utiles et participent à sauver des vies.

Mais ils racontent aussi quelque chose de notre rapport au changement climatique : nous continuons à gérer les vagues de chaleur comme des crises ponctuelles, alors que les climatologues annoncent depuis des années leur multiplication. Chaque été ressemble finalement au précédent. On improvise, on protège, puis on reprend nos habitudes… jusqu’à la prochaine alerte.

Cette logique de réaction montre aujourd’hui ses limites.

Ce que dit la loi en France

Depuis le 1er juillet 2025, les employeurs sont soumis à de nouvelles obligations en cas de canicule, visant à mieux protéger les salariés lors des épisodes de fortes chaleurs. Le décret du 27 mai 2025 renforce notamment la prévention en imposant l’intégration du risque thermique dans le Document unique d’évaluation des risques (DUERP) et l’adaptation de l’organisation du travail lorsque les conditions l’exigent.

Concrètement, les entreprises doivent :

  • mettre de l’eau potable fraîche à disposition ;
  • adapter les horaires ou le rythme de travail lorsque cela est nécessaire ;
  • limiter autant que possible l’exposition aux fortes chaleurs ;
  • prévoir des équipements de protection adaptés ;
  • informer et sensibiliser les salariés aux risques liés à la chaleur.

En revanche, contrairement à une idée largement répandue, la réglementation française ne fixe toujours pas de température maximale au-delà de laquelle il est interdit de travailler. L’employeur est tenu à une obligation de prévention, mais il conserve une large marge d’appréciation sur les mesures à mettre en œuvre.

Cette évolution constitue une avancée. Mais elle soulève aussi une limite : le droit organise la réaction face à la chaleur, pas l’adaptation durable du travail au changement climatique.

Des rustines sur une baignoire qui continue de fuir

La climatisation en est sans doute le meilleur exemple. À court terme, elle améliore le confort des collaborateurs et réduit les risques liés à la chaleur. Pourtant, elle ne peut pas constituer une réponse de long terme. Son coût énergétique, sa consommation électrique et son impact environnemental interrogent, tout comme les inégalités qu’elle crée entre les entreprises capables d’investir et les autres.

Plus largement, la climatisation illustre une tendance : nous cherchons souvent à adapter les bâtiments au climat plutôt qu’à adapter notre organisation à une nouvelle réalité. Or le problème dépasse largement les murs de l’entreprise.

Le changement climatique appelle une réflexion beaucoup plus large sur l’urbanisme, la rénovation énergétique, les mobilités, l’isolation des bâtiments et les politiques publiques. Sans véritable stratégie nationale d’adaptation, les entreprises continueront à colmater les brèches à chaque nouvel épisode de chaleur.

Et si notre organisation du travail était devenue obsolète ?

C’est peut-être la vraie question. Nos horaires de travail, nos bâtiments tertiaires, les rythmes scolaires, l’organisation des chantiers ou encore les calendriers de production ont été pensés dans un climat où les vagues de chaleur extrême restaient exceptionnelles.

Aujourd’hui, ce climat n’existe plus. Alors pourquoi continuons-nous à travailler comme si rien n’avait changé ?

Pendant la crise sanitaire, les entreprises ont profondément transformé leur organisation en quelques semaines. Télétravail massif, digitalisation des processus, nouvelles pratiques managériales… En très peu de temps, ce qui paraissait impossible est devenu la norme.

Face au changement climatique, cette capacité de transformation semble pourtant beaucoup plus lente. Comme si nous acceptions plus facilement de nous adapter à une crise sanitaire qu’à une évolution pourtant largement documentée depuis plusieurs décennies.

L’Espagne et l’Italie montrent qu’une autre approche est possible

Certains pays européens ont déjà commencé à intégrer cette nouvelle réalité.

L’Espagne dispose depuis les années 1990 d’un cadre réglementaire qui fixe notamment une température maximale de 27 °C dans les espaces fermés accueillant des activités sédentaires. Depuis 2023, les employeurs doivent également déclencher un protocole spécifique lorsque les autorités météorologiques émettent une alerte orange ou rouge. Si les mesures de prévention habituelles ne suffisent plus, ils sont tenus d’adapter les horaires de travail.

Dans certaines régions, le principe de la journée continue permet ainsi aux salariés, notamment dans le BTP, de terminer leur journée avant 15 heures afin d’éviter les pics de chaleur.

L’Espagne prévoit également jusqu’à quatre jours d’absence lorsque les conditions météorologiques empêchent les salariés de rejoindre leur lieu de travail.

L’Italie, de son côté, expérimente une approche fondée sur la donnée. Grâce à la plateforme Worklimate, les employeurs évaluent quotidiennement le risque thermique en prenant en compte la température, l’humidité, le vent, le rayonnement solaire et l’intensité de l’effort physique. Dans plusieurs régions, ces données servent désormais à suspendre certaines activités lorsque le risque devient trop important.

Ces exemples montrent qu’il est possible de passer d’une logique de réaction à une logique d’anticipation.

La chaleur devient aussi un enjeu de recrutement

La canicule, en plus d’être un sujet de sécurité et de santé au travail, est aussi un sujet d’attractivité.

Les secteurs les plus exposés à la chaleur – le BTP, l’agriculture, la logistique, l’industrie ou encore la maintenance – sont aussi ceux qui peinent déjà à recruter. Dans les années à venir, cette équation risque de devenir encore plus complexe. Comment attirer de nouveaux talents vers des métiers physiquement exigeants lorsque les épisodes de chaleur extrême se multiplient ?

Les entreprises devront probablement repenser leur proposition de valeur employeur. Cela passera par de nouveaux horaires, davantage de flexibilité, des investissements dans les équipements, une meilleure prévention ou encore l’automatisation de certaines tâches lorsque cela est possible.

Demain, protéger ses collaborateurs ne sera plus seulement une obligation réglementaire. Ce sera aussi un argument de recrutement.

La canicule révèle une nouvelle fracture du monde du travail

Face aux fortes chaleurs, tous les salariés ne sont pas égaux.

Les collaborateurs qui travaillent dans des bureaux peuvent souvent bénéficier du télétravail, d’espaces climatisés ou d’horaires plus souples. À l’inverse, les travailleurs de première ligne continuent d’exercer leur activité dehors ou dans des environnements particulièrement exposés.

Mais les inégalités ne s’arrêtent pas à la sortie du travail. Tous les salariés ne rentrent pas dans un logement capable de conserver une température supportable pendant la nuit. Certains récupèrent dans un appartement bien isolé. D’autres passent plusieurs nuits consécutives dans un logement où le thermomètre ne descend jamais sous les 30 °C.

La chaleur agit ainsi comme un accélérateur des inégalités sociales. Le privilège ne consiste plus seulement à pouvoir télétravailler. Il réside aussi dans la possibilité de travailler au frais, de se déplacer dans un véhicule climatisé ou de récupérer dans un logement adapté.

Les RH devront bientôt penser adaptation climatique

La transition écologique s’est longtemps concentrée sur la réduction de l’empreinte carbone des entreprises. Demain, elle devra aussi intégrer leur capacité d’adaptation.

Les directions RH auront un rôle majeur à jouer. Non seulement pour protéger les salariés, mais aussi pour repenser les rythmes de travail, les politiques de prévention, l’aménagement des espaces, les plans de continuité d’activité ou encore les stratégies de recrutement.

La canicule nous oblige à poser une question que peu d’organisations se sont réellement appropriée jusqu’ici : notre manière de travailler est-elle encore compatible avec le climat de demain ?

Parce que la vraie rupture n’est peut-être pas l’arrivée de nouvelles vagues de chaleur. La vraie rupture sera le moment où les entreprises comprendront que l’adaptation climatique ne relève plus uniquement de la RSE ou de la santé au travail. Elle devient un sujet de performance, d’attractivité et de résilience.

Et c’est probablement là que se jouera une partie de la marque employeur des prochaines années.

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