Le marché évolue à vitesse grand V. Et face à cette transformation, les modèles traditionnels de gestion des compétences en entreprise commencent à montrer leurs limites. C’est sans compter sur la skills-based organization (SBO), qui repose les compétences et apporte des réponses concrètes aux enjeux de demain. Focus sur un modèle d’avenir.
Qu’est-ce qu’une “skills-based organization”?
La skills-based organization, ou SBO, est une nouvelle approche du travail qui place les compétences – techniques (hard skills) et comportementales (soft skills) – au cœur du fonctionnement de l’entreprise.
Plutôt que d’organiser les collaborateurs autour de postes fixes ou de hiérarchies rigides, la SBO repose sur la valeur des savoir-faire individuels et leur capacité à être mobilisés là où ils apportent le plus d’impact, dans le cadre d’un plan de développement des compétences évolutif.
Les principes clés d’une SBO
- Flexibilité : les équipes sont composées selon les compétences requises pour chaque projet, et non selon les organigrammes.
- Mobilité interne : les collaborateurs peuvent contribuer à plusieurs missions, élargir leur champ d’action et se développer plus librement.
- Transparence : les compétences sont visibles, cartographiées et valorisées, favorisant une meilleure équité dans les opportunités.
- Apprentissage continu : la montée en compétences devient un moteur stratégique, soutenue par la formation et la reconnaissance des acquis.
La différence entre une SBO et une entreprise classique
Modèle traditionnel (par poste) :
- Structure hiérarchique rigide
- Carrières verticales
- Description de poste figée
- Mobilité interne limitée
- Focus sur le rôle
Modèle skills-based (par compétences) :
- Structure fluide et agile
- Carrières transversales et évolutives
- Cartographie dynamique des compétences
- Mobilité fluide selon les besoins projets
- Focus sur la valeur ajoutée des compétences
Les modèles classiques sont souvent freinés par des goulots organisationnels, un manque de visibilité sur les talents internes et des obstacles à la mobilité.
À l’inverse, la SBO permet de libérer les potentiels et d’aligner plus finement les besoins business avec les compétences disponibles.
Pourquoi mettre en place une Skills-Based Organization ?
La mise en place d’une Skills-Based Organization (SBO) ne relève pas d’un simple effet de mode : c’est une réponse stratégique à des transformations profondes du monde du travail.
Entre automatisation, IA générative, obsolescence accélérée des compétences et quête de sens des collaborateurs, les entreprises doivent revoir leurs fondations pour rester compétitives et attractives.
Les avantages de la SBO pour l’entreprise
- Agilité stratégique et opérationnelle
Les SBO permettent d’allouer les bonnes compétences au bon moment, sans attendre des cycles de recrutement longs ou des réorganisations structurelles.
📊 Selon une étude Deloitte (2024), les entreprises ayant adopté une approche basée sur les compétences sont 63 % plus susceptibles de s’adapter rapidement aux changements de marché.
Grâce à une cartographie vivante des compétences, les managers peuvent identifier en temps réel les ressources disponibles pour un projet, une mission ou une innovation, favorisant une mobilisation rapide des talents internes.
- Optimisation des ressources et réduction des coûts
Plutôt que de recruter systématiquement, une SBO valorise la mobilité interne et la polyvalence.
Cette approche renforce aussi la résilience : en période d’incertitude, les entreprises peuvent réallouer les compétences existantes plutôt que de subir des vagues de licenciements ou des gels d’embauches.
- Meilleure adéquation entre talents et besoins business
Dans une SBO, les décisions se fondent sur la donnée compétence : un actif stratégique permettant de prédire les besoins futurs, de piloter les plans de formation et d’orienter les investissements RH.
Les outils de “skills intelligence” (IA, analytics) permettent d’anticiper les gaps de compétences et d’ajuster les stratégies en continu.
- Innovation et collaboration accrues
En cassant les silos organisationnels, la SBO crée un environnement propice à la collaboration transversale.
Les équipes sont composées selon les compétences et non plus selon les départements, favorisant la créativité, l’expérimentation et le partage de savoirs.
Les avantages de la SBO pour les collaborateurs
- Plus de transparence et d’équité
La SBO repose sur une cartographie ouverte des compétences et des critères objectifs pour les missions, promotions ou formations. Cela limite les biais cognitifs liés aux titres, aux diplômes ou à la visibilité interne.
- Développement et employabilité accrus
Chaque collaborateur devient acteur de son parcours professionnel, en identifiant ses compétences, ses écarts et les opportunités de montée en puissance.
Les SBO intègrent souvent des systèmes de recommandations personnalisées de missions, projets ou formations.
- Engagement et sens
Les collaborateurs se sentent davantage reconnus pour ce qu’ils savent faire plutôt que pour leur intitulé de poste. Cela renforce le sentiment d’utilité, la motivation et la fidélité à l’entreprise.
Les défis d’une skills-based organization
Si la Skills-Based Organization représente une réponse audacieuse aux mutations du travail, sa mise en œuvre n’est pas sans obstacles. Transformer une entreprise centrée sur les postes en une organisation fondée sur les compétences suppose un changement de culture, de gouvernance et de technologie.
Faire évoluer les mentalités et les cultures internes
Le principal défi n’est pas technologique, mais humain.
Passer d’une logique de poste à une logique de compétences remet en cause les repères traditionnels : hiérarchie, organigramme, rôle du manager, reconnaissance sociale liée au titre.
Il faut donc accompagner les équipes dans cette transition, en valorisant la transparence, la confiance et la co-responsabilité.
Construire une taxonomie de compétences claire et partagée
Mettre en place une SBO exige de définir un langage commun des compétences : cartographier, classifier, actualiser. Or, cela implique un travail considérable de structuration, de gouvernance et de maintenance.
Sans modèle cohérent, les initiatives restent dispersées, et les données deviennent vite obsolètes. Une taxonomie claire facilite le ciblage des parcours d’upskilling et priorise les filières de reskilling à impact.
Gérer la complexité technologique et la donnée
La SBO s’appuie sur des systèmes interconnectés (HRIS, LMS, outils d’IA, plateformes de talent marketplace). Le défi réside dans la qualité, l’intégration et la fiabilité des données.
Comment garantir une vision unifiée des compétences réelles, actualisées en temps réel ?
Cette exigence technique nécessite une architecture robuste et une gouvernance claire entre RH, IT et métiers.
Éviter le “skills washing”
Le terme “skills-based” est à la mode, et certaines entreprises s’en revendiquent sans transformation réelle. Le risque : une approche cosmétique, où la compétence devient un slogan plutôt qu’un levier stratégique.
Pour éviter cela, il est essentiel d’ancrer la démarche dans les processus concrets (mobilité, recrutement, rémunération, formation).
Adapter le modèle selon les contextes
Toutes les organisations ne peuvent pas appliquer le modèle SBO à la même échelle.
Certains métiers (notamment réglementés, industriels ou opérationnels) nécessitent encore une structure plus rigide.
L’enjeu est donc d’adapter la philosophie “skills-based” à la réalité terrain, en trouvant le juste équilibre entre flexibilité et stabilité.
9 étapes pour transformer son entreprise en skills-based organization
Passer d’un modèle fondé sur les postes à une organisation centrée sur les compétences ne se fait pas en un jour. C’est une transformation progressive, à la fois culturelle, technologique et managériale. Voici les étapes clés pour amorcer cette mutation avec succès.
1. Poser le “pourquoi” & mobiliser les dirigeants
Tout changement profond commence par un sens partagé.
Avant de déployer outils et taxonomies, il est essentiel de clarifier le “pourquoi” : quelles sont les motivations stratégiques ? Répondre à la pénurie de talents, renforcer l’agilité, améliorer la mobilité interne ?
Une SBO ne peut émerger sans l’adhésion du top management, qui doit incarner le changement et en faire un levier business, pas seulement RH.
2. Définir une vision cible & les principes directeurs
Une fois le “pourquoi” posé, il faut tracer la vision cible : à quoi ressemblera l’organisation une fois “skills-based” ?
Cela suppose de définir :
- Les principes structurants (agilité, transparence, équité, collaboration) ;
- Le niveau d’ambition (expérimentation locale ou transformation globale) ;
- Les indicateurs de succès (taux de mobilité interne, engagement, rapidité d’allocation des compétences…).
Cette vision servira de boussole commune tout au long du projet.
3. Créer une taxonomie de compétences
C’est le socle de la SBO. Il s’agit de créer un langage commun des compétences, partagé par tous : classification, définitions, niveaux de maîtrise, passerelles entre métiers.
Ce référentiel doit être vivant et évolutif, intégrant à la fois :
- Les compétences techniques (digitales, métiers, technologiques) ;
- Les compétences comportementales / soft skills (collaboration, communication, leadership) ;
- Les compétences émergentes, liées aux tendances de marché.
4. Recenser / auditer les compétences existantes
Avant d’avancer, il faut savoir d’où l’on part. Cette étape consiste à recenser les compétences déjà présentes au sein de l’organisation, à travers :
- Des auto-évaluations ;
- Des entretiens managériaux ;
- Des analyses de données RH et projets passés ;
- Des outils d’IA ou de “skills mapping”.
Cette photographie des talents permet d’identifier les écarts critiques et de prioriser les actions (formation, mobilité, recrutement).
5. Mettre en place une plateforme ou un “hub” de compétences
Le digital joue un rôle central. Une SBO s’appuie sur une infrastructure technologique intégrée : une plateforme qui centralise les données compétences, connectée aux systèmes RH (HRIS, LMS, ATS).
Ce “hub” doit permettre :
- La visualisation dynamique des compétences ;
- La mise en relation talents/projets/formations ;
- L’analyse prédictive des besoins futurs.
6. Aligner la SBO avec les processus RH
Pour que la démarche soit durable, elle doit irriguer l’ensemble du cycle de vie collaborateur :
- Recrutement : basculer d’une logique de diplômes à une logique de compétences ;
- Mobilité interne : ouvrir les opportunités en fonction des savoir-faire ;
- Formation : cibler les “skill gaps” stratégiques ;
- Rémunération & reconnaissance : valoriser la maîtrise des compétences plutôt que le titre.
L’enjeu est d’assurer une cohérence systémique entre les processus.
7. Lancer des projets pilotes et tester à petite échelle
Inutile de vouloir tout transformer d’un coup. Commencez par des pilotes ciblés : un département, une famille de métiers, un site industriel.
Ces expérimentations permettent de :
- Tester les outils et la gouvernance ;
- Identifier les obstacles culturels ;
- Mesurer les premiers impacts ;
- Ajuster avant le déploiement global.
8. Communiquer, former et accompagner le changement
La réussite repose sur l’appropriation par les équipes.
Il faut instaurer une communication transparente et continue, illustrer les bénéfices concrets (mobilité, reconnaissance, développement), et former les managers à leur nouveau rôle : celui de coach de compétences plutôt que de superviseur hiérarchique.
Des communautés de pratiques, ateliers et formations favorisent l’engagement collectif.
9. Mesurer, ajuster, itérer
Une SBO n’est jamais “achevée”. Il s’agit d’un modèle vivant, à enrichir et à faire évoluer selon les retours terrain et l’évolution des métiers.
Mettez en place des indicateurs RH de suivi :
- Nombre de compétences cartographiées et actualisées ;
- Mobilité interne et taux de matching projet/talent ;
- Engagement collaborateur ;
- Temps de staffing sur les projets.
Ces données permettent d’ajuster la stratégie et d’ancrer la SBO dans la durée.
Les bonnes pratiques pour réussir la transition
Mettre en place une Skills-Based Organization est un projet de transformation profonde qui impacte la culture, les processus et la technologie. Pour maximiser les chances de succès, certaines bonnes pratiques s’imposent.
1. Impliquer dès le départ l’ensemble des parties prenantes
Une SBO ne peut être pilotée uniquement par les RH : elle doit embarquer les dirigeants, les managers et les collaborateurs.
Associer les métiers dès la phase de conception permet d’ancrer la démarche dans le concret et d’aligner les priorités business avec le plan de développement des compétences.
2. Avancer par étapes, pas à pas
Plutôt qu’un déploiement global, privilégiez une approche itérative : expérimentez sur un périmètre restreint (un métier, une entité, un projet) avant d’élargir progressivement.
Ces pilotes servent de laboratoire d’apprentissage et permettent de valider les outils, la gouvernance et les processus d’upskilling et de reskilling.
3. Miser sur la transparence et la communication continue
La réussite d’une SBO repose sur la confiance et sur une communication interne claire. Communiquez de manière transparente sur les objectifs, les bénéfices attendus et les impacts pour chacun.
Partagez les réussites, les témoignages de collaborateurs, et valorisez les “success stories” internes pour inspirer le reste de l’organisation.
4. Intégrer la flexibilité et l’itération dans la démarche
La transformation vers un modèle basé sur les compétences n’est jamais figée.
Il faut accepter de tester, mesurer, ajuster et itérer en continu, en s’appuyant sur des indicateurs clairs : mobilité interne, taux de complétion du plan de développement des compétences, ou progression des collaborateurs dans leurs parcours.
5. Adapter la démarche au contexte de l’entreprise
Chaque organisation a sa culture, sa taille et ses contraintes opérationnelles.
Une approche “skills-based” dans une PME industrielle ne ressemblera pas à celle d’un grand groupe tertiaire. L’enjeu est de trouver le juste équilibre entre standardisation des pratiques et souplesse locale.
7. Identifier et valoriser les “quick wins”
Pour maintenir la dynamique et la crédibilité du projet, valorisez les résultats rapides : un nouveau processus de mobilité interne, un projet réussi grâce à une meilleure allocation des compétences, ou encore un programme d’upskilling ayant permis une montée en compétence immédiate sur un outil ou un métier clé.
La SBO : modèle du futur ?
Le monde du travail entre dans une ère d’accélération sans précédent.
Entre transformation digitale, montée en puissance de l’IA et pénurie des compétences, les entreprises doivent repenser leurs fondations. Dans ce contexte mouvant, la skills-based organization (SBO) s’impose comme un modèle d’avenir, plus agile, plus équitable et plus humain.
En plaçant la compétence (et non plus le poste) au cœur de son fonctionnement, la SBO anticipe les mutations du marché et offre un cadre d’évolution continue. Grâce aux outils de “skills intelligence”, à la formation personnalisée et à la reconnaissance des micro-certifications, les collaborateurs deviennent acteurs de leur parcours, tandis que les organisations gagnent en flexibilité stratégique et en résilience.
Demain, l’entreprise ne sera plus structurée autour de fonctions figées, mais autour d’un écosystème dynamique de talents, où les compétences, les intérêts et les styles de travail se combinent pour créer de la valeur.
Dans un monde en constante mutation, la SBO n’est pas une tendance passagère : elle représente le modèle futur du travail, celui qui relie la performance économique à l’épanouissement humain.